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CHLORDÉCONE : LES TORTUES MARINES RÉVÈLENT UNE POLLUTION QUI PERDURE

Date de publication
2 octobre 2026

Aux Anses d’Arlet, près de trente ans après l’interdiction du Chlordécone et du retrait de l’autorisation de mise sur le marché (AMM), une équipe de chercheurs révèle la contamination de tortues vertes. Entretien avec Damien Chevallier, chercheur au CNRS et directeur scientifique de cette mission, sur une découverte qui interroge l’avenir des écosystèmes marins antillais.

1. Une découverte majeure, fruit d’un travail de longue haleine

La Tribune des Antilles (LTA) : Damien Chevallier, votre équipe a quantifié la présence de chlordécone dans le plasma de 58,4 % des 77 tortues vertes étudiées aux Anses d’Arlet, lors de prélèvements réalisés en 2022 et 2023, près de trente ans après l’interdiction du pesticide. Comment votre travail de terrain, poursuivi depuis plus d’une décennie avec l’appui de partenaires locaux, a-t-il permis d’établir ce résultat, et quelles garanties scientifiques en assurent la solidité ?

D. CHEVALLIER : Cette étude s’inscrit dans un suivi des tortues vertes que nous menons en Martinique depuis 2011. Chaque année, nous suivons des jeunes tortues qui fréquentent durablement les mêmes baies, notamment Grande Anse d’Arlet et Anse du Bourg–Chaudière. Cette fidélité au site nous permet d’avoir un recul exceptionnel sur leur état de santé et leur environnement.

Dans l’étude publiée, nous avons analysé le plasma de 77 tortues prélevées en 2022 et 2023. Le chlordécone a été quantifié chez 58,4 % d’entre elles, et détecté chez un peu plus de 62 %. Les analyses ont été réalisées avec une méthode de chromatographie couplée à la spectrométrie de masse, avec des contrôles et des mesures en double.

Nous n’avons pas observé de différence significative entre les deux années ni entre les deux sites. Cela montre que nous ne sommes pas face à quelques cas isolés, mais à une contamination fréquente chez ces jeunes tortues, près de trente ans après l’interdiction du chlordécone.

Il faut toutefois rester prudent : notre étude démontre une exposition, pas encore un effet toxique chez la tortue.

2. Une pollution qui dépasse les anciennes bananeraies

LTA : Les deux baies étudiées, Grande Anse et Anse du Bourg/Chaudière, se trouvent à distance des secteurs terrestres fortement contaminés et dans des zones où la pêche est autorisée. Comment le chlordécone peut-il atteindre les tortues dans un littoral que l’on n’associe pas à la culture bananière ? Que sait-on de son parcours depuis les sols jusqu’aux eaux côtières, aux sédiments et aux herbiers dont elles se nourrissent ?

D. CHEVALLIER : C’est justement ce qui est particulièrement marquant. Les deux sites étudiés sont éloignés des zones terrestres les plus fortement contaminées et se trouvent dans des secteurs où la pêche est autorisée. Pourtant, les tortues qui y vivent sont contaminées.

Le chlordécone est une molécule extrêmement persistante. Même si son usage est interdit depuis 1993, il reste stocké dans les sols et peut être remis en circulation par le ruissellement, l’érosion et les cours d’eau, puis atteindre le milieu côtier.

Une fois en mer, il peut se retrouver dans l’eau, les sédiments et les herbiers.                             Or les jeunes tortues vertes se nourrissent principalement de phanérogames marines et d’algues. L’alimentation constitue donc probablement une voie importante d’exposition, même si une exposition directe au contact de l’eau reste possible.

C’est exactement ce que nous voulons maintenant étudier avec le projet APOCOSTOM (Analyse de la pollution de l’environnement marin côtier martiniquais et conséquences sur la santé des écosystèmes marins et des tortues marines) : suivre le chlordécone simultanément dans l’eau, les sédiments, les herbiers, les tortues et les produits de la pêche pour comprendre son trajet dans l’écosystème.

3. Les tortues, sentinelles d’une contamination plus profonde ?

LTA : Ces jeunes tortues vertes sont essentiellement herbivores : leur contamination montre que le chlordécone atteint déjà les premiers niveaux de la chaîne alimentaire marine. Que révèle cette découverte sur l’exposition des écosystèmes côtiers antillais ? Quels effets sur la croissance, l’immunité ou la reproduction des tortues faut-il désormais rechercher, et comment distinguer ce qui est scientifiquement établi de ce qui reste à démontrer ?

D. CHEVALLIER : Le fait de retrouver du chlordécone chez de jeunes tortues vertes est particulièrement important car elles occupent un niveau relativement bas de la chaîne alimentaire marine. Elles se nourrissent essentiellement d’herbiers et d’algues. Leur contamination signifie donc que le chlordécone circule encore dans les premiers niveaux du réseau trophique côtier.

La tortue verte est une très bonne espèce sentinelle parce qu’elle reste plusieurs années sur les mêmes zones d’alimentation. Elle nous donne donc une information intégrée sur la qualité de son environnement.

En revanche, il faut bien distinguer ce que nous savons de ce que nous devons encore démontrer. Aujourd’hui, nous avons démontré l’exposition. Nous n’avons pas encore démontré que cette exposition provoque un effet sur la santé des tortues.

C’est maintenant l’une de nos priorités : regarder si les concentrations en chlordécone et en autres contaminants sont associées à des modifications de la croissance, de l’état physiologique, de la réponse immunitaire, de la fonction hépatique, de la maturation reproductive ou encore de la fibropapillomatose.

Le suivi individuel que nous avons mis en place depuis plusieurs années est particulièrement précieux pour cela, car il permet de relier, pour une même tortue, sa contamination, son état de santé et son évolution dans le temps.

4. Après la publication, quelles réponses concrètes ?

LTA : Votre étude soulève une question majeure : une zone ouverte à la pêche peut abriter des tortues contaminées au chlordécone. Sans déduire de ces seuls résultats un risque pour les poissons consommés ou pour les baigneurs, quelles investigations les pouvoirs publics devraient-ils engager dès maintenant ? Quels moyens durables faut-il donner aux chercheurs pour mesurer l’étendue de cette pollution, comprendre ses effets et orienter la protection des écosystèmes marins et des populations ?

D. CHEVALLIER : La première chose est de ne pas surinterpréter nos résultats. Le fait que des tortues soient contaminées dans une zone ouverte à la pêche ne signifie pas automatiquement que les poissons ou crustacés consommés présentent eux aussi un risque sanitaire, et cela ne permet pas non plus de conclure à un risque pour les baigneurs.

En revanche, nos résultats constituent un signal environnemental suffisamment important pour justifier des investigations complémentaires.

Il me paraît nécessaire de renforcer les suivis sur la côte caraïbe, y compris dans des zones aujourd’hui considérées comme non contaminées, et surtout de travailler de manière intégrée. C’est l’objectif d’APOCOSTOM : analyser simultanément l’eau, les sédiments, les herbiers, les tortues et les produits de la pêche.

Pour les produits de la mer, il faudra travailler directement sur les espèces réellement consommées et connaître précisément leur zone de capture. L’objectif est d’obtenir des données suffisamment fines pour cartographier la contamination et, si nécessaire, contribuer à une actualisation des cartes de risque.

Enfin, cette étude montre l’importance des suivis scientifiques de long terme.                          Une campagne ponctuelle donne une photographie. Un suivi sur plusieurs années permet de comprendre les mécanismes, les tendances et les conséquences.

La tortue nous sert ici de sentinelle. Elle nous alerte sur le fait que le chlordécone circule encore dans l’écosystème côtier. L’étape suivante est maintenant de comprendre jusqu’où va cette contamination, comment elle circule et quelles en sont les conséquences pour l’environnement, la faune et potentiellement les populations humaines.

Entretien Louis BOUTRIN

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